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mardi 3 décembre 2019

l'échiquier

Pendant quelques minutes Alice demeura sans mot dire, à promener dans toutes les directions son regard sur la contrée qui s'étendait devant elle et qui était vraiment une fort étrange contrée. Un grand nombre de petits ruisseaux la parcouraient d'un bout à l'autre, et le terrain compris entre lesdits ruisseaux était divisé en carrés par un nombre impressionnant de petites haies vertes perpendiculaires aux ruisseaux.
"Je vous assure que l'on dirait les cases d'un vaste échiquier ! finit par s'écrier Alice. Il devrait y avoir des pièces en train de se déplacer quelque part là-dessus – et effectivement il y en a ! ajouta-t-elle, ravie, tandis que son coeur se mettait à battre plus vite. C'est une grande partie d'échecs qui est en train de se jouer – à l'échelle du monde entier – si cela est vraiment le monde, voyez-vous bien.
Oh ! que c'est amusant ! Comme je voudrais être une de ces pièces-là ! Cela me serait égal d'être un simple Pion, pourvu que je pusse prendre part au jeu... mais, évidemment, j'aimerais mieux encore être une Reine."
En prononçant ces mots elle lança un timide regard à la vraie Reine, mais sa compagne se contenta de sourire aimablement et lui dit : "C'est un voeu facile à satisfaire. Vous pouvez être, si vous le désirez, le Pion de la Reine Blanche, car Lily est trop jeune pour jouer. Pour commencer, vous prendrez place dans la seconde case ; et quand vous arriverez à la huitième case, vous serez Reine..." À ce moment précis, on ne sait trop pourquoi, elles se mirent à courir.
Extrait du livre de Lewis Carroll A travers le miroir
source la BNF

mardi 17 septembre 2019

deux cavaliers en liberté

À cet instant, elle fut interrompue dans ses réflexions par un "Holà ! Holà ! Échec !" retentissant, et un Cavalier, recouvert d'une armure cramoisie, arriva au galop droit sur elle en brandissant une énorme masse d'armes. Au moment précis où il allait I'atteindre, son cheval s'arrêta brusquement : "Vous êtes ma prisonnière !" s'écria le Cavalier en dégringolant de sa monture.
Si effrayée qu'elle fût, Alice, en cet instant, eut plus peur encore pour lui que pour elle-même, et ce ne fut pas sans une certaine anxiété qu'elle le regarda se remettre en selle. Dès qu'il y fut confortablement réinstallé, il commença, pour la seconde fois, de dire : "Vous êtes ma...", mais quelqu'un d'autre criant : "Holà ! Holà ! Échec !" I'interrompit. Quelque peu surprise, Alice se retourna de manière à faire face au nouvel ennemi.
II s'agissait, cette fois, d'un Cavalier Blanc. II s'arrêta net à la hauteur d'Alice et dégringola de son cheval tout comme l'avait fait le Cavalier Rouge ; puis il se remit en selle, et les deux cavaliers restèrent à se dévisager I'un I'autre sans mot dire. Quelque peu effarée, Alice attachait tour à tour son regard sur chacun d'eux.
"C'est ma prisonnière, à moi, ne l'oubliez pas !" déclara enfin le Cavalier Rouge.
"Oui, mais, moi, je suis venu à son secours !" répondit le Cavalier Blanc.
"Puisqu'il en est ainsi, nous allons nous battre pour savoir à qui elle sera", dit le Cavalier Rouge en prenant son casque (qui pendait à sa selle et affectait vaguement la forme d'une tête de cheval), et en s'en coiffant.
"Vous observerez, bien entendu, les Règles du Loyal Combat ?" s'enquit le Cavalier Blanc en mettant, à son tour, son casque.
"Je n'y manque jamais", répondit le Cavalier Rouge. Sur quoi, ils se mirent à s'assener mutuellement des coups de leur masse d'armes avec une fureur si grande, qu'Alice dut se réfugier derrière un arbre pour se mettre à I'abri des coups.

Extrait du livre de Lewis Carroll A travers le miroir

source la BNF

lundi 16 septembre 2019

le passage du miroir


"Ce salon-ci n'est pas tenu aussi bien que l'autre", se dit Alice, en remarquant que plusieurs pièces du jeu d'échecs étaient tombées parmi les cendres du foyer ; mais, un instant plus tard, c'est avec un bref "Oh !" de surprise qu'elle se mettait à quatre pattes pour les mieux observer. Les pièces du jeu d'échecs déambulaient deux par deux !
"Voici le Roi Rouge et la Reine Rouge, dit (à voix très basse, de peur de les effrayer) Alice, et voici le Roi Blanc et la Reine Blanche assis sur le tranchant de la pelle à charbon... puis voila deux Tours marchant bras dessus, bras dessous... Je ne crois pas qu'ils puissent m'entendre, poursuivit-elle en baissant un peu plus la tête, et je suis à peu près certaine qu'ils ne peuvent me voir. J'ai l'impression d'être invisible..."

À cet instant, s'élevant de la table qui se trouvait derrière Alice, on entendit un glapissement qui fit se retourner la fillette, juste à temps pour voir l'un des Pions Blancs tomber à la renverse et se mettre à gigoter : elle l'observa avec beaucoup de curiosité en se demandant ce qu'il allait se passer ensuite.
"C'est la voix de mon enfant ! s'écria la Reine Blanche en s'élançant en avant et en bousculant au passage le Roi avec une violence telle qu'elle le fit choir au beau milieu des cendres. Ma chère petite Lily ! Mon impériale mignonne !" Et elle se mit à escalader avec frénésie la paroi du garde-feu.
"Impériale andouille !" grommela le Roi en frottant son nez tout meurtri (Il avait le droit d'être quelque peu fâché contre la Reine, car il était couvert de cendres de la tête aux pieds).
Alice était très désireuse de se rendre utile et, comme la pauvre petite Lily criait à vous faire craindre de la voir tomber en convulsions, elle empoigna bien vite la Reine pour la poser sur la table à côté de sa bruyante fillette.
La Reine s'affala sur son séant ; elle suffoquait ; le rapide voyage qu'elle venait d'effectuer à travers les airs lui avait coupé le souffle et, durant une minute ou deux, elle ne put faire rien d'autre que serrer en silence dans ses bras la petite Lily. Dès qu'elle eut à peu près recouvré l'usage de ses poumons, elle cria au Roi Blanc, qui était resté assis, maussade, parmi les cendres : "Attention au volcan !"
"Quel volcan ?" s'enquit le Roi en regardant, d'un air inquiet, le feu, comme s'il jugeait que ce fût l'endroit où I'on avait le plus de chances de découvrir un cratère en éruption.
"M'a... fait... sauter en I'air, hoqueta la Reine, encore quelque peu haletante. Attention de monter... de la manière normale... de ne pas vous faire... projeter en I'air !"
Alice regarda le Roi Blanc grimper lentement de barreau en barreau, puis elle finit par dire : "Mais, à ce train-là, vous allez mettre des heures et des heures pour atteindre la table ! Ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux que je vous aide ?" Le Roi ne prêta pas la moindre attention à sa question : il était évident qu'il ne pouvait ni voir ni entendre la petite fille.
Alice le prit très délicatement entre le pouce et I'index et, afin de ne pas lui couper le souffle, le souleva plus lentement qu'elle n'avait soulevé la Reine ; mais avant de le poser sur la table, elle crut bon de l'épousseter un peu, car il était tout couvert de cendre.

Elle raconta par la suite que, de sa vie, elle n'avait contemplé figure pareille à celle que fit le Roi lorsqu'il se vit tenu en l'air et épousseté par une invisible main : il était bien trop stupéfait pour crier, mais ses yeux et sa bouche s'agrandirent et s'arrondirent de la manière la plus cocasse. Alice, à ce spectacle, fut prise d'un fou rire tel que sa main tremblait et qu'elle faillit laisser choir le monarque sur le plancher.
Extrait du livre de Lewis Carroll A travers le miroir
source la BNF