source la BNF
Affichage des articles dont le libellé est échecs et littérature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est échecs et littérature. Afficher tous les articles
mardi 18 février 2020
le roman de Guiron le Courtois
source la BNF
mercredi 12 février 2020
l'armée du roi blanc
L'instant plus tard, des soldats, au pas de charge, arrivaient à travers bois, d'abord par détachements de deux ou de trois, puis par pelotons de dix ou de vingt hommes, et finalement, par régiments si nombreux qu'ils semblaient remplir toute la forêt. Alice, de peur d'être renversée et piétinée, se posta derrière un arbre, et elle les regarda passer.
Elle se dit que, de sa vie, elle n'avait vu des soldats si mal assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur quelque obstacle, et, chaque fois que I'un d'eux s'écroulait, plusieurs autres lui tombaient dessus, de sorte que le sol fut bientôt jonché de petits tas d'hommes étendus.
Puis vinrent les chevaux. Sur leurs quatre pieds ils semblaient être un peu plus stables que les fantassins ; mais, tout de même, ils bronchaient de temps à autre ; et, chaque fois qu'un cheval bronchait, son cavalier ne manquait pas de choir instantanément. La confusion ne cessait de croître, et Alice fut fort aise d'arriver enfin à une clairière où elle trouva le Roi Blanc assis sur le sol, en train de fébrilement écrire sur son calepin.
"Je les ai envoyés là-bas, tous ! s'écria, d'un ton ravi, le Roi, dès qu'il aperçut Alice. N'avez-vous pas, par hasard, ma chère enfant, en cheminant à travers bois, rencontré des soldats ?"
"Si fait, répondit Alice : plusieurs milliers, m'a-t-il semblé."
"Quatre mille deux cent sept, c'est là leur nombre exact, dit le Roi en se reportant à son carnet. Je n'ai pu envoyer tous les chevaux, voyez-vous bien, parce qu'il en fallait laisser deux dans le jeu. Et je n'ai pas non plus envoyé les Messagers qui sont tous deux partis pour la ville. Regardez donc sur la route et dites-moi si I'un ou I'autre d'entre eux ne revient pas. Eh bien, qui voyez-vous ?"
"Personne", répondit Alice.
"Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d'un ton irrité, le monarque. Être capable de voir Personne, I'Irréel en personne ! Et à une telle distance, par-dessus le marché ! Vrai, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c'est de voir, parfois, quelqu'un de bien réel !"
Cette réplique échappa tout entière à Alice qui, la main en visière au-dessus des yeux, continuait d'observer attentivement la route. "Je vois à présent quelqu'un ! s'exclama-t-elle tout à coup. Quelqu'un qui avance très lentement et en prenant des attitudes vraiment bizarres !" (Le Messager, en effet, chemin faisant, ne cessait de faire des sauts de carpe et de se tortiller comme une anguille en tenant ses grandes mains écartées de chaque côté de lui comme des éventails.)
"Pas bizarres du tout, dit le Roi. C'est un Messager anglo-saxon, et les attitudes qu'il prend sont des attitudes anglo-saxonnes. II ne les prend que lorsqu'il est heureux. II se nomme Haigha." (II prononça ce dernier mot comme pour le faire rimer avec "Aïe, gars !").
Elle se dit que, de sa vie, elle n'avait vu des soldats si mal assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur quelque obstacle, et, chaque fois que I'un d'eux s'écroulait, plusieurs autres lui tombaient dessus, de sorte que le sol fut bientôt jonché de petits tas d'hommes étendus.
Puis vinrent les chevaux. Sur leurs quatre pieds ils semblaient être un peu plus stables que les fantassins ; mais, tout de même, ils bronchaient de temps à autre ; et, chaque fois qu'un cheval bronchait, son cavalier ne manquait pas de choir instantanément. La confusion ne cessait de croître, et Alice fut fort aise d'arriver enfin à une clairière où elle trouva le Roi Blanc assis sur le sol, en train de fébrilement écrire sur son calepin.
"Je les ai envoyés là-bas, tous ! s'écria, d'un ton ravi, le Roi, dès qu'il aperçut Alice. N'avez-vous pas, par hasard, ma chère enfant, en cheminant à travers bois, rencontré des soldats ?"
"Si fait, répondit Alice : plusieurs milliers, m'a-t-il semblé."
"Quatre mille deux cent sept, c'est là leur nombre exact, dit le Roi en se reportant à son carnet. Je n'ai pu envoyer tous les chevaux, voyez-vous bien, parce qu'il en fallait laisser deux dans le jeu. Et je n'ai pas non plus envoyé les Messagers qui sont tous deux partis pour la ville. Regardez donc sur la route et dites-moi si I'un ou I'autre d'entre eux ne revient pas. Eh bien, qui voyez-vous ?"
"Personne", répondit Alice.
"Je donnerais cher pour avoir des yeux comme les vôtres, fit observer, d'un ton irrité, le monarque. Être capable de voir Personne, I'Irréel en personne ! Et à une telle distance, par-dessus le marché ! Vrai, tout ce dont je suis capable, pour ma part, c'est de voir, parfois, quelqu'un de bien réel !"
Cette réplique échappa tout entière à Alice qui, la main en visière au-dessus des yeux, continuait d'observer attentivement la route. "Je vois à présent quelqu'un ! s'exclama-t-elle tout à coup. Quelqu'un qui avance très lentement et en prenant des attitudes vraiment bizarres !" (Le Messager, en effet, chemin faisant, ne cessait de faire des sauts de carpe et de se tortiller comme une anguille en tenant ses grandes mains écartées de chaque côté de lui comme des éventails.)
"Pas bizarres du tout, dit le Roi. C'est un Messager anglo-saxon, et les attitudes qu'il prend sont des attitudes anglo-saxonnes. II ne les prend que lorsqu'il est heureux. II se nomme Haigha." (II prononça ce dernier mot comme pour le faire rimer avec "Aïe, gars !").
Extrait du livre de Lewis Carroll A travers le miroir
source la BNF
samedi 8 février 2020
un banquet royal
Il y avait, au haut bout de la table, trois chaises ; les Reines
Rouge et Blanche occupaient deux d'entre elles, mais celle du milieu était
vide. Alice s'y assit, assez mal à l'aise à cause du silence
ambiant, attendant impatiemment que quelqu'un prît la parole.
À la fin ce fut la Reine Rouge qui s'en chargea : "Vous avez manqué la soupe et le poisson, dit-elle. Que l'on serve le rôt !" Et les domestiques déposèrent un gigot de mouton devant Alice, qui le contempla avec quelque appréhension, car jamais auparavant elle n'avait eu I'occasion de découper pareille pièce.
"Vous avez I'air un peu intimidé, dit la Reine Rouge ; souffrez que je vous présente à ce gigot de mouton : "Alice... Mouton ; Mouton. Alice". Le gigot se mit debout dans le plat et s'inclina devant Alice ; la fillette lui rendit son salut en se demandant si elle devait rire ou avoir peur.
"Puis-je vous en donner une tranche ?" demanda-t-elle en prenant en main le couteau et la fourchette, et en tournant la tête vers I'une des Reines, puis vers I'autre.
"Certes, non, répondit la Reine Rouge d'un ton catégorique ; il est contraire à I'étiquette de découper quelqu'un à qui I'on a été présenté. Que I'on remporte le gigot !" Et les domestiques I'enlevèrent, et le remplacèrent sur la table par un énorme plum-pudding.
"S'il vous plaît, je ne désire pas que I'on me présente au pudding, se hâta de dire Alice ; ou alors il n'y aura plus de dîner du tout. Puis-je vous en donner une part ?"
Mais la Reine Rouge prit un air renfrogné et grommela : "Pudding. Alice ; Alice... Pudding. Que I'on remporte le pudding !" et les domestiques l'enlevèrent avant qu'Alice n'eût le temps de lui rendre son salut. Néanmoins, comme elle ne voyait pas pourquoi la Reine Rouge eut dû être la seule à commander, elle décida de tenter une expérience. Elle ordonna : "Serveur ! Rapportez le pudding !" et le pudding se retrouva immédiatement devant elle, comme par un coup de baguette magique. Il était si gros qu'elle ne put s'empêcher, devant lui, de se sentir un peu intimidée, comme elle I'avait été en présence du gigot de mouton ; pourtant, elle surmonta cette faiblesse par un effort de volonté et découpa une part de pudding qu'elle tendit à la Reine Rouge.
"Quelle impertinence ! s'exclama le Pudding. Je me demande si vous aimeriez que I'on découpât une tranche de vous-même, espèce de créature !"
Lewis Carroll, "De l'autre côté du miroir" 1871
source la BNF
À la fin ce fut la Reine Rouge qui s'en chargea : "Vous avez manqué la soupe et le poisson, dit-elle. Que l'on serve le rôt !" Et les domestiques déposèrent un gigot de mouton devant Alice, qui le contempla avec quelque appréhension, car jamais auparavant elle n'avait eu I'occasion de découper pareille pièce.
"Vous avez I'air un peu intimidé, dit la Reine Rouge ; souffrez que je vous présente à ce gigot de mouton : "Alice... Mouton ; Mouton. Alice". Le gigot se mit debout dans le plat et s'inclina devant Alice ; la fillette lui rendit son salut en se demandant si elle devait rire ou avoir peur.
"Puis-je vous en donner une tranche ?" demanda-t-elle en prenant en main le couteau et la fourchette, et en tournant la tête vers I'une des Reines, puis vers I'autre.
"Certes, non, répondit la Reine Rouge d'un ton catégorique ; il est contraire à I'étiquette de découper quelqu'un à qui I'on a été présenté. Que I'on remporte le gigot !" Et les domestiques I'enlevèrent, et le remplacèrent sur la table par un énorme plum-pudding.
"S'il vous plaît, je ne désire pas que I'on me présente au pudding, se hâta de dire Alice ; ou alors il n'y aura plus de dîner du tout. Puis-je vous en donner une part ?"
Mais la Reine Rouge prit un air renfrogné et grommela : "Pudding. Alice ; Alice... Pudding. Que I'on remporte le pudding !" et les domestiques l'enlevèrent avant qu'Alice n'eût le temps de lui rendre son salut. Néanmoins, comme elle ne voyait pas pourquoi la Reine Rouge eut dû être la seule à commander, elle décida de tenter une expérience. Elle ordonna : "Serveur ! Rapportez le pudding !" et le pudding se retrouva immédiatement devant elle, comme par un coup de baguette magique. Il était si gros qu'elle ne put s'empêcher, devant lui, de se sentir un peu intimidée, comme elle I'avait été en présence du gigot de mouton ; pourtant, elle surmonta cette faiblesse par un effort de volonté et découpa une part de pudding qu'elle tendit à la Reine Rouge.
"Quelle impertinence ! s'exclama le Pudding. Je me demande si vous aimeriez que I'on découpât une tranche de vous-même, espèce de créature !"
Lewis Carroll, "De l'autre côté du miroir" 1871
source la BNF
dimanche 12 janvier 2020
la défense Loujine de Nabokov
Vladimir Nabokov
Nabokov, dont la
maîtrise des échecs est bien connue, utilisa une nouvelle fois ce thème en 1941,
dans son premier roman écrit en anglais The real Life of Sebastien
Knight. Dans ce livre, qui est très redevable à Lewis Carroll, l'auteur est
une pièce d'échecs et l'échiquier une image réduite du monde.
Vladimir Nabokov, La Défense Loujine. Traduction
française, Paris, Gallimard, 1964. L'édition
originale, en russe, parut à Berlin en 1930 sous le titre Zachtchita Louzina.
La première traduction en langue anglaise ne parut qu'en
1960.
source la BNF
source la BNF
jeudi 2 janvier 2020
150 parties d'échecs
Au premier coup d'oeil, je fus dépité et amèrement
déçu : ce livre que j'avais escamoté au prix des plus
grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants
espoirs, n'était qu'un manuel du jeu d'échecs, une collection
de cent cinquante parties jouées par des maîtres. N'eussé-je
pas été enfermé et verrouillé, j'aurais, dans ma
colère, jeté le livre par la fenêtre, car, au nom du ciel,
que pouvais-je tirer de ce traité ? Au temps où j'étais
au gymnase, j'avais essayé, comme la plupart de mes camarades, de faire
marcher des pions sur un échiquier, un jour que je m'ennuyais. Mais comment
me servir de cet ouvrage théorique ? On ne peut jouer aux échecs
sans partenaire, encore bien moins sans échiquier et sans pièces. "Je feuilletai le volume avec mauvaise humeur, dans l'espoir d'y découvrir
tout de même quelque chose à lire, un avant-propos, des instructions.
Mais il ne contenait que des diagrammes de parties célèbres, avec
au-dessous, des signes qui me furent d'abord incompréhensibles :
a2-a3, Sf1-g3, et ainsi de suite. C'était, me semblait-il, une sorte
d'algèbre, dont je n'avais pas la clé. "Peu à peu, je compris que les lettres a, b, c, désignaient les
lignes longitudinales, les chiffres de 1 à 8, les transversales, et que
ces coordonnées permettaient d'établir la position de chaque pièce
au cours de la partie ; ces représentations purement graphiques
étaient donc une manière de langage. Je pourrais peut-être,
me dis-je, fabriquer une espèce d'échiquier et essayer ensuite
de jouer ces parties. Grâce au ciel, je m'avisai que mon drap de lit était
quadrillé. Soigneusement plié, il finit par faire un damier de
soixante-quatre cases. Je cachai alors le livre sous le matelas, après
en avoir arraché la première page. Puis, je prélevai un
peu de mie sur ma ration de pain et j'y modelai des pièces, un roi, une
reine, un fou et toutes les autres. Elles étaient bien informes, mais
je parvins, non sans peine, à reproduire sur mon drap de lit quadrillé
les positions que présentait le manuel. "Néanmoins, lorsque je tentai de jouer une partie entière, j'échouai
d'abord, à cause de mes ridicules pièces en mie de pain que j'embrouillais
continuellement, parce que je n'avais pu mettre sur les "noires" que de la poussière
en guise de peinture. Cinq fois, dix fois, vingt fois, je dus recommencer cette
première partie. Mais qui au monde disposait de plus de temps que moi,
dans cet esclavage où me tenait le néant, qui donc aurait pu être
plus avide et plus patient?
"Au bout de six jours, je jouais déjà correctement cette partie ; huit jours après, je n'avais plus besoin des pièces en mie de pain pour me représenter les positions respectives des adversaires sur l'échiquier. Huit jours encore, et je supprimais le drap quadrillé. Les signes a1, a2, c7, c8 qui m'avaient paru si abstraits au début se concrétisaient à présent automatiquement en images visuelles. La transposition était complète : l'échiquier et ses pièces se projetaient dans mon esprit et les formules du livre y figuraient immédiatement des positions. J'étais comme un musicien exercé qui n'a qu'un coup d'oeil à jeter sur une partition pour entendre aussitôt les thèmes et les harmonies qu'elle contient. Il me fallut encore quinze jours pour être en état de jouer de mémoire toutes les parties d'échecs exposées dans le traité ; je compris alors quel inappréciable bienfait ce vol audacieux m'avait valu. Car j'avais maintenant une activité, stérile si vous voulez, mais une activité tout de même, qui détruisait l'empire du néant sur mon âme. Je possédais, avec ces cent cinquante parties d'échecs, une arme merveilleuse contre l'étouffante monotonie de l'espace et du temps.
Extrait du livre de Stefan Zweig le joueur d'échecs 1943
"Au bout de six jours, je jouais déjà correctement cette partie ; huit jours après, je n'avais plus besoin des pièces en mie de pain pour me représenter les positions respectives des adversaires sur l'échiquier. Huit jours encore, et je supprimais le drap quadrillé. Les signes a1, a2, c7, c8 qui m'avaient paru si abstraits au début se concrétisaient à présent automatiquement en images visuelles. La transposition était complète : l'échiquier et ses pièces se projetaient dans mon esprit et les formules du livre y figuraient immédiatement des positions. J'étais comme un musicien exercé qui n'a qu'un coup d'oeil à jeter sur une partition pour entendre aussitôt les thèmes et les harmonies qu'elle contient. Il me fallut encore quinze jours pour être en état de jouer de mémoire toutes les parties d'échecs exposées dans le traité ; je compris alors quel inappréciable bienfait ce vol audacieux m'avait valu. Car j'avais maintenant une activité, stérile si vous voulez, mais une activité tout de même, qui détruisait l'empire du néant sur mon âme. Je possédais, avec ces cent cinquante parties d'échecs, une arme merveilleuse contre l'étouffante monotonie de l'espace et du temps.
Extrait du livre de Stefan Zweig le joueur d'échecs 1943
mardi 3 décembre 2019
l'échiquier
Pendant quelques minutes Alice demeura sans mot dire, à promener
dans toutes les directions son regard sur la contrée qui s'étendait
devant elle et qui était vraiment une fort étrange contrée.
Un grand nombre de petits ruisseaux la parcouraient d'un bout à
l'autre, et le terrain compris entre lesdits ruisseaux était divisé
en carrés par un nombre impressionnant de petites haies vertes
perpendiculaires aux ruisseaux.
"Je vous assure que l'on dirait les cases d'un vaste échiquier !
finit par s'écrier Alice. Il devrait y avoir des pièces
en train de se déplacer quelque part là-dessus – et
effectivement il y en a ! ajouta-t-elle, ravie, tandis que son coeur
se mettait à battre plus vite. C'est une grande partie d'échecs
qui est en train de se jouer – à l'échelle du monde
entier – si cela est vraiment le monde, voyez-vous bien.
Oh ! que c'est amusant ! Comme je voudrais être
une de ces pièces-là ! Cela me serait égal d'être
un simple Pion, pourvu que je pusse prendre part au jeu... mais, évidemment,
j'aimerais mieux encore être une Reine."
En prononçant ces mots elle lança un timide regard à
la vraie Reine, mais sa compagne se contenta de sourire aimablement et
lui dit : "C'est un voeu facile à satisfaire. Vous
pouvez être, si vous le désirez, le Pion de la Reine Blanche,
car Lily est trop jeune pour jouer. Pour commencer, vous prendrez place
dans la seconde case ; et quand vous arriverez à la huitième
case, vous serez Reine..." À ce moment précis, on ne
sait trop pourquoi, elles se mirent à courir.
Extrait du livre de Lewis Carroll A travers le miroir
source la BNF
jeudi 14 novembre 2019
la reine Alice
Elle se leva donc et se mit à marcher de long en large, avec une certaine raideur d'abord, car elle redoutait que sa couronne ne tombât ; mais elle se rasséréna bientôt à la pensée qu'il n'y avait personne pour la regarder. "Et du reste, dit-elle en se rasseyant, si je suis vraiment Reine, je m'en tirerai très bien au bout d'un certain temps."
Tout ce qu'il lui arrivait était si étrange qu'elle n'éprouva pas le moindre étonnement à se trouver tout à coup assise entre la Reine Rouge et la Reine Blanche ; elle eût bien aimé leur demander comment elles étaient venues là, mais elle craignait que cela ne fût plus ou moins contraire aux règles de la politesse. Par contre, il ne pouvait y avoir de mal, pensa-t-elle, à demander si la partie était terminée. S'il vous plaît, se mit-elle à dire en adressant à la Reine Rouge un timide regard, voudriez-vous m'apprendre..."
"Parlez lorsque l'on vous adresse la parole !" dit, en l'interrompant brutalement, la Reine Rouge.
"Mais, si tout le monde observait cette règle-là, répliqua Alice, toujours prête à argumenter, c'est-à-dire si, pour parler, l'on attendait qu'autrui vous adressât la parole, et si autrui, pour ce faire, attendait, lui aussi, que vous, vous la lui adressassiez d'abord, il est évident, voyez-vous bien, que nul jamais ne dirait rien, de sorte que..."
"Ridicule ! s'exclama la Reine. Voyons, mon enfant, ne comprenez-vous pas que..." Là, elle s'interrompit en fronçant les sourcils, puis, après avoir réfléchi une minute durant, changea brusquement de sujet de conversation : "Que prétendiez-vous dire en vous demandant "si vous étiez vraiment Reine ?" De quel droit vous donnez-vous un pareil titre ? Vous ne pouvez être Reine, savez-vous bien, avant d'avoir passé l'examen idoine. Et plus tôt nous nous y mettrons, mieux cela vaudra."
Lewis Carroll, "De l'autre côté du miroir" 1871
source la BNF
dimanche 6 octobre 2019
Edgar Poe compare dames et échecs
Je prend donc cette occasion de proclamer
que la haute puissance de la réflexion est bien plus activement
et plus profitablement exploitée par le modeste jeu de dames
que par toute la laborieuse futilité des échecs. Dans
ce dernier jeu, où les pièces sont douées de
mouvements divers et bizarres, et représentent des valeurs
diverses et variées, la complexité est prise - erreur
fort commune - pour de la profondeur. L'attention y est puissamment
mise en jeu. Si elle se relâche d'un instant, on commet une
erreur, d'où il résulte une perte ou une défaite.
Comme les mouvements possibles sont non seulement variés,
mais inégaux en puissance, les chances de pareilles erreurs
sont très multipliées; et dans neuf cas sur dix, c'est
le joueur le plus attentif qui gagne et non pas le plus habile.
Dans les dames, au contraire, où le mouvement est simple
dans son espèce et ne subit que peu de variations, les possibilités
d'inadvertance sont beaucoup moindres, et l'attention n'étant
pas absolument et entièrement accaparés, tous les
avantages remportés par chacun des joueurs ne peuvent être
remportés que par une perspicacité supérieure.
Extrait du préambule du "Double assassinat dans la rue Morgue". d'Edgar Poe
Extrait du préambule du "Double assassinat dans la rue Morgue". d'Edgar Poe
jeudi 3 octobre 2019
les trois batailles 2/2
De son côté, la dame, qui doit garder son honneur et sa réputation, se tient sur ses gardes afin de n'être ni surprise ni déçue. Elle y arrive en fuyant et en s'éloignant de celui qui la poursuit et la prie, et qu'elle accueillait volontiers auparavant ; et quand elle sent le moment propice, elle lui oppose de fières rebuffades qui le font s'éloigner.
Ainsi peut-on voir que cette bataille amoureuse est très difficile à mener pour l'amant. En réalité, parfois il vainc, parfois il succombe, comme il arrive dans les vraies batailles. Ce n'est donc pas étonnant si l'Acteur du poème a voulu symboliser son amour par ce jeu qui ressemble de si près aux péripéties de l'amour. C'est aussi pour cela qu'il dédie son livre aux amoureux et spécialement à ceux qui connaissent le jeu d'échecs.
Evrart de Conty "le livre des échecs amoureux" vers 1400
source la BNF
les trois batailles 1/2
Le jeu d'échecs peut être comparé convenablement à l'amour à cause des nombreuses et diverses oppositions qu'on y trouve et qui ressemblent aux batailles. J'en vois trois en particulier.
La première bataille est dans le cour du jeune amoureux quand la nature le pousse à s'intéresser à l'amour, au moment où il commence à remarquer la beauté des jeunes filles qu'il rencontre sur son chemin. Et lui, qui avait l'habitude d'être indifférent à toutes, commence à mettre entre elles une différence et à orienter son imagination davantage vers l'une plus que vers les autres. Alors cette bataille s'amorce en lui : d'une part, l'amour lui montre la beauté de celle à laquelle il s'arrête, son joli corps, sa simplicité et ses manières plaisantes, et les nombreuses grâces qui sont en elle. En son cour s'engendre alors un plaisir qui l'incline à aimer celle-ci plus que toutes les autres. Par contre, quand il se ravise, il se met à résister et n'obéit plus au mouvement de l'amour ; il se blâme lui-même et se dit que ce serait folie de lui vouer son cour outre mesure. Mais à la fin, après plusieurs débats et hésitations, l'amour le travaille tant et lui remémore tellement la beauté de la jeune fille et son excellence, que, pris et vaincu, il lui abandonne son cour et son amour et accepte de se consacrer à elle.
La seconde bataille se passe aussi à l'intérieur de l'amant. Après qu'il s'est ainsi abandonné à l'amour, il se débat entre des pensées et des considérations contradictoires ; il lui arrive parfois d'être joyeux, content, et d'avoir bon espoir d'obtenir l'amour qu'il désire ; parfois au contraire, il est triste et abattu, et il lui semble qu'il perd sa peine et qu'il lui est impossible de venir à bout d'une si grande entreprise, au point d'en devenir comme désespéré. Tantôt il rit, tantôt il pleure ; parfois il s'estime heureux d'avoir une si belle amie et se félicite de l'amour qui l'a mise sur son chemin, parfois il maudit l'heure où il l'a connue et se sent malheureux de se lancer dans une entreprise si difficile, où il y a tant de périls et de peines. Parfois il reprend courage et se dit que le lendemain, dès le lever du jour, il ira quoi qu'il arrive au lieu où demeure son amie et lui avouera son amour. Mais bientôt il se ravise et pense qu'il ne serait pas bon d'y aller à cette heure-là, ou encore, s'il s'y rend, il n'ose pas se montrer à elle ni lui dire son sentiment de peur d'être rejeté ou d'être vu, et alors il se retire et s'en retourne tout confus.
source la BNF
mercredi 2 octobre 2019
l'invention d'un divertissement
Concernant la première raison, il faut savoir que lorsque ledit roi Evilmodorach vit de nombreux chevaliers, barons et ducs jouer ardemment avec ledit philosophe, émerveillé qu'il était par la beauté du jeu et par le caractère insolite de ce nouveau divertissement, il voulut s'en mêler. Il manifesta le désir d'apprendre à jouer et décida de se mesurer audit philosophe. Comme ce dernier lui avait fait remarquer que cela n'était possible que s'il apprenait au préalable les règles, le roi acquiesça et dit que, désireux d'apprendre, il se placerait en tout dans la position du disciple. Alors le philosophe, expliquant la forme de l'échiquier et des pièces et décrivant les moeurs du roi, des nobles et du peuple ainsi que leurs devoirs, comme nous le ferons dans les chapitres suivants, attira l'attention du roi sur l'amélioration des moeurs et la pratique des vertus.
En entendant ces reproches, le roi, qui avait déjà fait périr de nombreux sages, interrogea brutalement le philosophe d'un ton menaçant : "Pourquoi as-tu inventé ce jeu ?" Le philosophe lui répondit : "Mon seigneur roi, je désire que ta vie soit glorieuse ; pourtant je ne peux le constater tant que, remarquable par la justice et de bonnes moeurs, tu n'es pas aimé par le peuple. Je te souhaite autre afin que toi qui as empire sur les autres, non par droit mais par force, tu commences par te dominer. En vérité, il est injuste que tu prétendes à un pouvoir sur autrui alors que tu ne peux te maîtriser toi-même. Souviens-toi que les empires tenus par la violence ne peuvent durer longtemps. Te changer, voilà une des raisons de ce jeu." En effet, les rois doivent supporter patiemment les reproches des sages de leur entourage et écouter de bon coeur même ceux qui les réprimandent.
source la BNF
Inscription à :
Articles (Atom)





